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Prix du jeune journaliste francophone édition 2010

L’article gagnant

La fuite des cerveaux: un phénomène temporaire ?

Par

Anca-Andreea CHETRARIU

On estime qu’ils sont à peu près 23 000 jeunes à choisir de continuer leurs études à l’étranger ou à être recrutés par les grandes entreprises de tous les coins du monde. Même si leur chiffre augmente de façon inquiétante, ils sont pratiquement ignorés en Roumanie. On en parle de temps en temps, mais il n’y a aucun organisme national qui gère ce problème. Mais, quels sont les aspects qui déterminent le départ de ces jeunes ? Ce véritable exode,  pourra-t-il être arrêté ?

On en parle peu chez nous, on ne s’en rend même pas compte, mais les jeunes diplômés roumains sont de plus en plus nombreux à émigrer. La plupart choisissent les pays de l’Ouest. Le cas des médecins nous rend plus sensible parce que leur départ risque de nous affecter à court terme. Mais notre pays voit partir aussi ses meilleurs ingénieurs, chercheurs, professeurs et artistes, pour nommer seulement quelques catégories professionnelles dont l’absence va se faire ressentir sur le long terme.

Le fait que la Roumanie a rejoint l’Union européenne et s’est alignée sur le système d’enseignement européen rend les départs des jeunes encore plus faciles. Formés en Roumanie, mais ayant eu parfois l’occasion d’étudier ou de faire un stage dans un pays d’Europe de l’Ouest, les jeunes diplômés n’hésitent plus à partir, laissant de côté la « nostalgie » qui pourrait les retenir.

Portrait-robot de l’émigrant diplômé

En montant doucement vers le parc Copou, devant l’Université « Alexandru Ioan Cuza » de Iaşi, je fais la rencontre de deux jeunes diplômés en train de préparer leur départ pour la Suisse. J’ébauche déjà le portrait-robot du futur émigrant diplômé…

Lui est un jeune ingénieur, licencié de la Faculté d’Automatisation et Ordinateurs de l’Université « Gheorghe Asachi » de Iasi qui a remporté de nombreux prix nationaux. En outre, il a suivi une formation à l’École Nationale Supérieure d’Électrotechnique, d’Électronique, d’Informatique, d’Hydraulique et de Télécommunications (ENSEEIHT) de Toulouse et auteur d’un projet de recherche à l’Institut de Recherche en Informatique de la même ville.

Actuellement employé à Iaşi dans une entreprise ouest-européenne, Andrei ne peut pas se plaindre de son salaire. Ce n’est pas ce qui le ronge le plus. D’après lui, l’argent a son importance, mais c’est plutôt le milieu dans lequel on vit et les conditions limitées de développement professionnel qui le tourmentent : « Ce que je cherche, c’est la qualité, à tous points de vue : des études et un travail de bonne qualité et une reconnaissance sur mesure », affirme-t-il un peu déçu en réfléchissant à ce que lui offre son pays.

Andrei est infatigable lorsqu’il se met à parler du système d’enseignement roumain, de la qualité de vie et des chances que la Roumanie offre aux jeunes. Même s’il essaie de tempérer son élan, en appelant ses réflexions des « frustrations personnelles ». Ces opinions peuvent facilement se retrouver chez beaucoup de jeunes bien préparés qui à l’occasion de voyages à l’étranger, ont pu comparer le fonctionnement des systèmes sociaux et d’enseignement. A ce sujet, Andrei me donne un avis tranchant : « C’est vrai qu’au niveau théorique nos facultés offrent une bonne préparation, mais les étudiants ne sont pas encouragés à faire de leur mieux, on ne leur offre rien afin de les mobiliser. Les cours sont très importants, mais c’est encore plus important de réussir à utiliser ces informations en vue d’une utilisation concrète ».

Cette énergie et cette envie de montrer à soi même à quel point il peut réussir, l’ont dirigé vers un master à l’École Polytechnique Fédérale de Zurich. Ce choix s’est orienté en premier lieu grâce au prestige dont jouit cette université en Europe. Le dossier d’Andrei a tout de suite été accepté et le départ est prévu pour le mois de septembre. Il ne cache pas son désir de s’y établir. De plus, il n’est pas seul dans cette entreprise. Sa petite amie, Cecilia, se solidarise, mais elle avoue que pour elle le départ est un peu plus difficile à accepter…

Licenciée ès lettres dans la même université roumaine, elle vient de commencer sa carrière en tant que professeur d’anglais après avoir eu, elle aussi, la chance d’étudier un semestre en Angleterre. Le choix de Zurich est bon pour elle aussi, fortement convaincue que : « Zurich est une ville très cosmopolite, c’est par excellence un centre d’affaires. Il y a donc beaucoup d’écoles internationales, car l’apprentissage de l’anglais aux enfants est indispensable». Pourtant, elle ne cache pas son émotion. Les beaux paysages roumains vont lui manquer. Elle essaie de se consoler : « On va faire du tourisme en Roumanie ! ».

Quand je leur demande s’ils pensent revenir en Roumanie, ils réfléchissent tous les deux et c’est Cecilia qui prend la parole en premier : « Oui, of course », on ne veut pas nécessairement émigrer en Suisse, c’est une solution temporaire. Nous serions prêts à y revenir tout de suite, mais malheureusement la Roumanie semble être prise dans une ornière ». Andrei, lui, ne semble pas trop convaincu de revenir. C’est peut-être parce qu’il n’entrevoit pas de progrès pour les prochaines années : « Je ne veux pas regretter un jour de n’être pas parti à temps », conclut-il.

Si j’avais encore des doutes concernant l’existence d’un phénomène d’exode de cerveaux, il ne m’en reste aucun. Andrei me raconte que son frère, un des meilleurs étudiants en médecine, pense lui aussi au départ. De son côté, Cecilia m’énumère quelques unes des personnes de leur  entourage qui ont décidé de partir, soit pour terminer leurs études, soit pour travailler : « C’est un risque, mais ça vaut la peine de le prendre», m’assure-t-elle.

Je quitte mes amis et je me mets à réfléchir à ce qu’on a échangé. Soudain, je me laisse aussi tenter par l’idée folle de partir. Mais, est-ce vraiment la solution ?